Témoignage d’Eberhard Arnold
Eberhard Arnold est un chrétien allemand du début du 20e siècle, qui fût l’un des fondateurs du mouvement Bruderhof. Ce mouvement consiste en plusieurs communautés de croyants qui vivent en communautés, sans propriété privée, de façon comparable aux Hutterites et aux Amish. Il semble cependant que les communautés Bruderhof soient moins repliées sur elles-mêmes.
Beaucoup de textes de M. Arnold, et des chrétiens de sa communauté sont disponibles sur internet (en français, et en anglais). Ce que j’ai lu à date est en général très bon.
J’ai trouvé ce témoignage de Eberhard Arnold dans le livre dont on voit la couverture ici.
“Je voudrais parler de ma recherche personnelle. Quand j’étais beaucoup plus jeune, des groupes se rassemblaient souvent autour de moi, et j’ai essayé, au moyen d‘études de la Bible et d’échanges, de les conduire à Jésus. Mais après un certain temps, ce n’était plus assez… J’étais profondément malheureux. Je reconnaissais de plus en plus qu’une préoccupation personnelle du salut des âmes, même si elle s’accompagne d’un fort engagement, n’était pas à elle seule une réponse suffisante aux exigences de la vie à laquelle Jésus nous appelle…
Je commençais à reconnaître les besoins des personnes d’une manière plus profonde: les besoins de leur âme et de leur corps, leurs besoins matériels et sociaux, leur humiliation, exploitation et asservissement. Je reconnaissais les pouvoirs considérables de Mammon, de la discorde, de la haine et de la violence, et je voyais la botte dure de l’oppresseur sur le cou de l’opprimé. Si on n’a pas connu cela, on pourrait croire de telles paroles exagérées – mais ce sont les faits.
Puis, de 1913 à 1917, j’ai cherché douloureusement une meilleure compréhension de la vérité… Je sentais que je n’accomplissais pas la volonté de Dieu en interpellant les gens avec un christianisme purement personnel… Au cours de ces années là, j’ai vécu de rudes combats: j’ai cherché dans les anciens écrits, dans le Sermon sur la montagne de Jésus et dans les autres écritures, mais je voulais aussi me familiariser avec les réalités de la vie ouvrière, et je cherchais à partager la vie des opprimés dans leur lutte au sein de l’ordre social actuel. Je voulais trouver une voie qui correspondait à la voie de Jésus et de François d’Assise, sans parler de la voie des prophètes.
Peu de temps avant le déclenchement de la guerre, j’ai écrit à un ami en disant que je ne pouvais pas continuer comme ça. Je m’étais intéressé aux individus, j’avais prêché l’évangile, m’efforçant ainsi de suivre Jésus. Mais maintenant, je désirais ardemment trouver un moyen de servir l’humanité ; je voulais trouver une vie de dévouement qui établirait une réalité tangible – un mode de vie par lequel les hommes pourraient reconnaître la cause pour laquelle Jésus était mort.
La guerre a continué et je voyais l’état des hommes qui revenaient du front. Je n’oublierai jamais un jeune homme, un officier qui est rentré chez lui ayant perdu les deux jambes. De retour auprès de sa fiancée, il espérait recevoir d’elle les soins affectueux dont il avait tant besoin, mais elle lui apprit qu’elle s’était fiancée à un autre homme, un homme en bonne santé.
Puis la faim est venue à Berlin. Certes, il y avait encore des familles aisées “chrétiennes” qui pouvaient se procurer des aliments nourrissants et du lait frais, mais la plupart des gens survivaient avec des navets – matin, midi et soir. Des chariots parcouraient les rues transportant les corps des enfants morts de faim ; leurs corps étaient enveloppés dans du papier journal. Qui avait l’argent pour un cercueil ? En 1917, j’ai vu un cheval s’effondrer dans la rue : le conducteur a été poussé de côté par la foule qui s’est rassemblée sur le champ autour du cheval, et les gens s’empressaient de couper des morceaux de viande du corps encore chaud pour les apporter à leurs familles.
Un jour, j’ai visité une pauvre femme dans un sombre logement en sous-sol, où l’eau s’infiltrait par les murs. Bien qu’elle fût tuberculeuse, sa famille vivait dans la même pièce avec elle. On ne pouvait garder la fenêtre ouverte ; trop de poussière y serait entrée, soulevée par les personnes qui passaient dans la rue au-dessus. J’ai offert de trouver à cette femme un autre endroit pour vivre, mais elle n’avait plus la volonté de vivre: « Je ne vais pas me rendre ridicule. Laissez-moi ici ; je vais mourir ici, où j’ai vécu. »
Intérieurement, elle était déjà un cadavre. Après de telles expériences – et celles de l’époque révolutionnaire qui suivit, lorsque les pauvres prirent la place de ceux qu’ils avaient renversés et occupèrent des salles immenses avec des parquets – j’ai réalisé que la situation était insupportable. Comment un chrétien pouvait-il garder le silence sur les questions sociales les plus urgentes: la guerre, l’injustice et la souffrance humaine ?
Au cours des réunions qu’Emmy et moi tenions plus tard chez nous à Berlin, quand nous nous réunissions et discutions de toutes ces choses avec nos amis, nous arrivâmes rapidement à sentir que la voie de Jésus devait être une voie pratique : Il nous avait montré un mode de vie qui comprenait plus que le souci de l’âme. C’était une voie qui disait simplement : « Si vous avez deux manteaux, donnez-en un à celui qui n’en a pas. Donnez à manger aux affamés, et ne vous détournez pas de votre voisin quand il a besoin de vous emprunter quelque chose. Lorsqu’on vous demande une heure de travail, donnez-en deux. Œuvrez pour la justice. Si vous désirez fonder une famille, assurez-vous que tous ceux qui veulent fonder une famille peuvent le faire aussi. Si vous souhaitez avoir de l’éducation, du travail et une activité satisfaisante, rendez cela possible pour d’autres personnes aussi. Si vous prétendez qu’il est de votre devoir de prendre soin de votre santé, alors acceptez ce devoir au nom des autres aussi. Traitez les gens comme vous aimeriez qu’ils vous traitent. C’est la sagesse de la loi et des prophètes. Enfin, entrez par cette porte étroite, car c’est le chemin qui conduit au royaume de Dieu. »
Quand tout cela est devenu clair pour nous, nous avons réalisé qu’une personne ne peut suivre cette voie que quand elle devient pauvre comme une mendiante et quand elle se charge, comme l’a fait Jésus, des besoins de chaque être… Ce n’est qu’alors – quand nous aurions plus faim de justice que d’eau et de pain, et que nous serions persécutés à cause de cette justice – que nos cœurs seraient sans compromis ; à ce moment seulement notre justice dépasserait celle des moralistes et théologiens. Alors, nous serions remplis de l’Esprit Saint, et d’une nouvelle chaleur – celle du feu qui brûle de l’énergie vitale de Dieu.
Il était clair pour nous que la première communauté chrétienne à Jérusalem était plus qu’un évènement historique: c’était là que le Sermon sur la Montagne avait pris vie. Nous avons alors senti que nous ne pouvions plus supporter la vie que nous vivions, et qu’il était plus que jamais nécessaire pour nous de renoncer aux derniers vestiges de - privilèges et de droits et de nous laisser être conquis pour la voie de l’amour total…
Par Jésus les aveugles voyaient, les boiteux marchaient, les sourds entendaient. Et il a prophétisé un royaume, un règne de Dieu qui renversera toutes les conditions injustes dans l’ordre actuel du monde, et le renouvellera. Reconnaître cette voie et vivre en accord avec elle – ceci est le commandement de Dieu pour aujourd’hui.”

Excellent; je partage sur mon blog!
Ping : Témoignage d’Eberhard Arnold, membre fondateur des communautés Bruderhof « Glanures
J’ignorais que des publications et gratuites en plus étaient disponibles en français. Merci beaucoup pour l’information.
Une chose que je connais aussi d’eux est l’excellence de leur travail. La communauté de Danthonia http://www.danthonia.com.au/ en Australie est renommée pour la qualité exceptionnelle de ses enseignes ouvragées en bois ou en autres matériaux résistants. J’en ai vu plusieurs dans une revue professionnelle d’Amérique du Nord .
… ils ont écrit et vécu plusieurs choses extraordinaires.
je me pose cependant des questions quand à certaines choses qu’ils font, comme le retour à la terre, fonder des communautés isolées dans de fond des campagnes. C’est un peu la même tendance que les Amish et Hutterites. Les premiers chrétiens vivaient en communauté là où ils étaient: dans les villes. Il y avait toujours un contact quotidien avec le monde extérieur. La communauté pour la communauté peut devenir repliée sur soi et une fin en soi.
… mais je ne juge pas de ce qu’ils ont fait. Je veux examiner toute chose et retenir ce qui est bon (1 Thessaloniciens 5)
une des choses qui me parle particulièrement, c’est l’hospitalité radicale qu’ils pratiquaient.
les communautés bruderhof semblent moins anti-technologie que les Amish et Hutterites.
la preuve: ils publient sur internet.
Très fort.
Dans ce témoignage, ce qui m’interpelle, c’est la sensibilité qu’ils ont eu au monde qui les entourait.
j’aime beaucoup ce souci pour la souffrance de l’autre et la recherche de solutions concrètes. dans le contexte où il a vécu, une telle prise de conscience était nécessaire et démontrait l’amour de Dieu. la seule chose avec laquelle j’ai de la misère c’est lorsqu’il dit qu’il faut se faire mendiant pour aider les autres. il me semble qu’être mendiant risque plutôt de compliquer les choses… j’aime bien ce passage de la bible où l’on dit que ”celui qui avait peu avait suffisamment et celui qui avait beaucoup n’en avait pas trop” — à peu près ça. une communauté à part, c’est bien, mais je pense qu’on peut aussi instaurer l’entraide et le partage dans nos églises.