Qu’est-ce qu’une église?

Ce texte est inspiré d’une récente conversation par courriel avec un frère.

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Jésus parle 2 fois de l’église (Matthieu 16 et 18). Et dans l’une de ces occasions, il parle de la vie de l’église (Matthieu 18) comme étant caractérisée par 2 choses:

- les membres disent la vérité les uns aux autres ("si ton frère pèche, va et reprend-le, toi et lui seul"), la vérité étant la seule voie qui permet de parler de pardon… (parler de pardon sans parler de vérité, c’est une minimisation du mal qui a été fait, … et ce n’est pas un pardon, mais une situation abusive entre celui qui fait le mal à son frère, et celui qui laisse faire la situation)

- et ils se pardonnent les uns aux autres ("non pas 7 fois, mais 77 fois 7 fois…").

Ces disciplines sont extrêmement difficiles à mettre en pratique dans le concret. Extrêmement difficile. Et ce qui est vraiment très intéressant, c’est que c’est dans ce même chapitre 18 de Matthieu que Jésus affirme que lorsque 2 ou 3 sont assemblés en son nom, Il est là.

En effet, on peut faire le raisonnement inverse et poser la question: si la vérité et le pardon sont absents, peut-on prétendre que Jésus-Christ est là?

Et la question suivante est celle-ci: Si Christ n’est pas là, sommes-nous une église?

Il m’apparaît extrêmement significatif que la promesse de la présence de Christ lors de l’assemblée des croyants (2 ou 3) soit dans ce passage de Matthieu 18. Et j’irais même jusqu’à dire que j’ai la forte suspicion qu’un groupe de disciples parmi lesquels ces instructions de Matthieu 18 sont une réalité expérimentera la présence de Christ, peu importe à quel point ou non ils sont doctrinalement "corrects" (exigence protestante), ou sous l’autorité d’un évêque (exigence catholique).

Ces exigences "extrêmes" de Matthieu 18 ne peuvent exister sans que l’église soit constituée de disciples… des gens crucifiés… (morts à eux-mêmes, et qui pourront vivre une vie de résurrection puisqu’ils sont crucifiés). Parce qu’il faut être vidé de son orgueil pour accepter de se faire corriger par un frère ou une soeur, ou encore courir le risque de voir sa vie dévoilée. Et le corrélatif de cela est qu’il ne peut exister de disciples sans une église où ces disciplines existent. En effet, affirmer qu’on est un disciple sans vivre ces 2 exigences, c’est parler dans le vide. Être disciple et être une église sont 2 choses qui ne peuvent exister sans exister en même temps.

Disciples –> église. Église –> disciples.
Église: communauté de disciples où Christ est présent.
Disciples: humains crucifiés en Christ (ce que fait et symbolise le baptême).

Le sermon sur la montagne (Matthieu 5-7) est dans cette perspective … un long commentaire sur cette vie d’église. Ce n’est pas un traité de moral personnelle et individuelle, mais la description de la vie d’une communauté de disciples. (J’utilise le langage de Hauerwas et Bonhoeffer ici, … le premier est très influencé par ce dernier…).

L’église catholique a gardé ces 2 aspects de la vie d’église (vérité: par la confession au prêtre, pardon: par le pardon qui passe par le prêtre), mais garde cette fonction exclusivement pour un groupe spécial… les prêtres. Le protestantisme affirme la prêtrise de tous les croyants, mais en pratique ne leur donne aucun rôle quand à la confession et le pardon.

Et en pratique, le protestantisme/évangélisme définit l’église de la façon suivante: un groupe de gens qui croient la même chose. Or, en Matthieu 18, Jésus parle de l’église comme d’un groupe de disciples qui expérimentent la présence de Christ parmi eux. (Comment on devient membre d’une église protestante, et de beaucoup d’églises évangéliques? En signant la déclaration de foi.)

L’abus du catholicisme est l’autoritarisme … inévitable. Celui du protestantisme: la division infinie, sur la base de doctrines théoriques… là aussi: inévitable.

L’ "avantage" de définir l’église comme une communauté de disciples qui expérimentent la présence de Christ parmi eux, c’est qu’ils ne peuvent errer dans un sens ni dans l’autre. Puisqu’ils sont des disciples, ils demeurent humbles… donc ne peuvent inventer quelque chose qui s’apparente à l’inquisition. Et puisqu’ils sont des disciples, ils acquièrent la discipline nécessaire à la vie de communauté: le pardon.

On pourrait craindre qu’une telle communauté devienne ce que beaucoup d’églises fondamentalistes deviennent: une communauté de "parfaits", hyper-légaliste et très hypocrite. Mais il me semble justement que c’est exactement le contraire: ce qui définie cette communauté est la réconciliation (par le fait que la vérité est dite) et le pardon, et non un standard de comportement. Est-ce une porte ouverte à la licence? Il me semble que non aussi… puisqu’elle est formée de disciples qui veulent être comme leur maître…

Les catholiques et les protestants traditionnels ont gardé, du moins en théorie, la notion de la présence réelle de Christ, lors de l’eucharistie. Les églises issues de la tradition anabaptiste (majorité des évangéliques), par réaction aux abus des sacrements dans les églises traditionnelles, ont fait du repas du Seigneur uniquement une commémoration, en reniant fermement que le Christ soit présent – et qu’il agisse dans la vie des croyants réunis - particulièrement lors de ce repas. Le repas devient un exercice de commémoration dépendant de la capacité de chaque croyant de réussir à se souvenir de Christ, alors que historiquement, le repas a toujours été compris comme étant un moyen par lequel Dieu lui-même bénit les croyants.

Si le catholicisme emprisonne Christ en rendant son action dépendante de la prérogative exclusive d’un clergé, la tradition anabaptiste/évangélique emprisonne Christ au ciel, en l’empêchant d’agir dans la vie des croyants via le repas du Seigneur. Si le premier tend à rendre les objets (le pain et le vin) en eux-mêmes des agents de la grâce de Dieu, le deuxième méprise la réalité matérielle et est carrément gnostique.

Ce faisant, probablement sans le vouloir, et sans le savoir, les évangéliques balaient du revers de la main tout un pan de ce que l’église a toujours cru depuis les premiers siècles. Il ne s’agit en effet que de lire un peu les Pères de l’église, même les premiers, pour se rendre compte que l’église a toujours cru que Christ était particulièrement présent et agissant parmi les croyants lors du repas du Seigneur. Comment cela se produit ? … il nous faudrait entrer dans tous les dédales de multiples controverses qui ont eu lieu durant l’histoire, ce que je ne ferai pas. Mais là n’est pas l’important. L’important est la promesse de Christ d’être parmi nous.

Inévitablement, la vie d’église évangélique devient celle d’un club social qui sert à m’aider moi dans ma spiritualité personnelle. Ce n’est plus "Christ en vous" (Colossiens 1), mais "Christ en chacun de vous". Utile l’église, mais pas primordiale. La raison d’être de ce club social n’est pas d’être la présence de Dieu sur terre (en étant le corps de Christ), mais d’augmenter la grosseur du club en faisant des sauvés. On définit un chrétien comme quelqu’un qui a été "sauvé",  et qui a été sauvé parce qu’il a été d’accord intellectuellement un jour dans sa vie avec 3-4 affirmations concernant Dieu et Jésus. On en vient à définir l’église en termes vagues comme: "la somme de tous les sauvés"… Une définition individualiste. Avec une telle vision de ce qu’est l’église et un chrétien, on en vient tôt ou tard à faire de l’évangile une propagande, d’user de techniques de publicité (=fausse représentation, manipulation), et d’abaisser le standard au minimum pour faire plus de membres dans le club.

Le pendant des églises traditionnelles est de définir l’église par "la somme des baptisés" … dans la bonne église… par le bon clergé… Et la tendance est de voir l’efficacité des sacrements en eux-mêmes (et non en Dieu qui agit à travers eux), ce qui mène à la superstition, et historiquement à baptiser n’importe quoi, et faire des sacrements un pouvoir "magique" aux yeux des croyants et abuser de leur crédulité.

Ce qui caractérisait les chrétiens dans les Actes n’était pas qu’ils s’approuvaient eux-même en se définissant comme des "sauvés", et l’église n’était pas la somme de ces "sauvés" (évangéliques). Ce n’était pas non plus une communauté de baptisés dans la bonne église et définie légitimement comme "l’église" parce qu’elle était approuvée et existait sous l’autorité d’un évêque de l’église officielle (catholicisme, luthériens, anglicans). Et ce n’était pas non plus une communauté de chrétiens qui s’approuvent entre eux parce qu’ils croient la même chose, en réaction à ce que "les autres" croient (protestantisme/évangélisme).

Ce n’est donc pas une question d’être approuvé par qui que ce soit, moi-même ou comment je "sens" que je suis sauvé, ou une hiérarchie, ou une association de clubs de sauvés (communément appelée "dénomination"). C’est plutôt une question de faits vérifiables, reconnaissables et indéniables. Une église est une communauté qui témoigne de la présence de Christ sur Terre. Cette réalité sera reconnue et indéniable. Visible.

Nous lisons dans les Actes la chose suivante: "ils furent étonnés, sachant que c’étaient des hommes du peuple sans instruction; et ils les reconnurent pour avoir été avec Jésus" (4:13).

Les gens ne nous reconnaîtront pour "avoir été avec Jésus" que lorsque nous serons une communauté de disciples caractérisée par la vérité et le pardon.

"Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée; et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux." (Matthieu 5)

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quelques textes qui ont alimenté ce texte:

- The interpretation of Scriptures, Why Discipleship is required, dans The Hauerwas Reader

- Stanley Hauerwas on Reformation Sunday

- Body Politics, par John Howard Yoder

- Christ, Baptism and the Lord’s Supper: Recovering the Sacraments for Evangelical Worship, par Leonard Vander Zee

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Commentaires

  1. Bon sujet, Tommy. :) L’eglise est basée sur la vie, non la doctrine. L’erreur typique est de chercher une doctrine qui nous convient, dire que c’est la verité, et assumer en resultat que la presence est la. Le contraire amene a connaitre Dieu… Nous cherchons Dieu en humilité, et si nous lui faisons plaisir ainsi, il nous visitent et sa presence vient nous visiter.

    D’un coté nous nous approuvons nous memes. De l’autre, Dieu nous approuve… Attendrons nous le Seigneur? Ou decidrons nous de nous justifier nous memes?

    Benedictions dans le Seigneur mon frere!

  2. C’est un bon texte, sur un sujet excessivement complexe. Merci.

  3. mj dit:

    Je me rends compte ces derniers temps que j’ai une vision…comment dire…"pastoral contemporaine" de l’église. Il faut prendre soin des plus faibles. Ce qui n’est pas nécessairement mauvais. Mais ça amène à avoir la pensée que j’ai la vérité et que je dois vraiment faire comprendre l’autre. Ca amene une relation de supériorité. Pourtant, il me semble dernièrement que la relation devrait plutôt être à égalité. J’ai quelque chose a offrir aux gens qui m’entourent et eux aussi peuvent tellement m’offrir. Je dois pardonner mais aussi me faire pardonner.

    Je suis en train de lire un livre dernièrement qui me force à voir les choses différemment. C’est Lire la Bible avec les exclus (Reading the Bible with the damned) de Bob Ekblad. Cet homme lit la Bible avec les rejetés de la société sans que ces derniers ne se sentent attaqués par notre théologie américaine.

    Merci encore une fois pour ton texte qui me pousse a me questionner, à chercher Dieu.

  4. tommyab dit:

    … la formation théologique des pasteurs est devenue aujourd’hui de plus en plus une formation de techniques… de gestion, de relation d’aide, de leadership, de counseling, de prédication… Alors que traditionnellement, c’était une formation où on apprenait à connaître Dieu, où le caractère était beaucoup plus important que la connaissance.

  5. Paul Armand dit:

    Bonjour Tommy,
    Tu fais bien de relever ces deux points comme fondamentaux dans le concept même d’église. Je voudrais simplement ajouter qu’il existe une autre notion, à la fois simple et complexe qui fonde la réalité de l’existence et plus tard, de la vie de l’église. C’est celui de l’amour.
    Et en revisitant 1 cor 13, nous pouvons d’ailleurs voir que cette réalité de l’amour nous permet d’aller plus aisément vers la vérité et le pardon.
    Mais après avoir dit tout cela, mon propos reste une prière : celle que le Seigneur œuvre en nous afin que dans nos cœurs, soit effectif l’amour que lui il déverse. Et que nous restions ainsi des enfants de la Vérité et du pardon pour reprendre tes termes.
    Paul Armand

  6. tommyab dit:

    l’amour.

    tu fais bien de le mentionner.
    c’est au centre, le but et le moyen, le début et la fin, et le chemin… de la vie.
    Dieu est amour.

    mais la question est la suivante: qu’est-ce que l’amour??

    il est très facile de parler d’amour, … et inévitablement, ce que nous voyons, c’est que ça devient du sentimentalisme vide, de l’auto-approbation, et de la facilité.
    du mensonge.

    à travers les siècles, les chrétiens ont su que pour savoir ce qu’est l’amour, il nous faut regarder à Christ.
    c’est lui qui est la manifestation, la révélation ultime de Dieu.
    si nous voulons connaître en quoi consiste l’amour, et ainsi connaître l’essence même de l’existence, il nous faut regarder à Christ.

    Et dans ses instructions concernant la vie d’église, en ce qui concerne le fait de dire la vérité, et de pardonner (ce dont je parle dans l’article), il nous donne en quelque sorte le chemin qui nous permet de vivre l’amour.

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